LO DRAC DE NOEL

de Jean-Luc Marcastel

Là-haut les pleurs et les cris avaient cessé. Il n’y avait plus que le silence.

Aujourd’hui 24 décembre, Maman partait de la maison avec son nouveau copain, un grand motard genre tout cuir sur sa Harley Davidson… Il devait venir la chercher en fin d’après-midi.

Papa avait essayé de la raisonner, avait parlé d’amour, de toujours, de jamais, de famille. Elle était montée en pression. C’était toujours comme ça depuis six mois que ça durait. Papa finissait par se taire et baisser la tête… Aujourd’hui, elle avait décidé de franchir le pas.

Le sapin avait beau clignoter dans un coin de la pièce, Noël, cette année, n’avait pas des airs de fête.

Réveillé par leur « discussion » j’étais descendu. Je n’avais pas envie de les entendre.

Je passais près de la porte d’entrée pour aller à la cuisine, quand j’ai surpris une voix venue de dehors.

- « 12230… 12231… 12233… »

Je me suis arrêté.

Qui s’amusait à compter devant notre porte ?

J’ai hésité. Ça aurait pu être n’importe qui… Ma curiosité a été la plus forte. J’ai ouvert.

Il était là, planté sur le perron, habillé tout en noir, avec un curieux béret vissé sur la tête et des pantalons courts, comme les écoliers de l’époque de mon grand-père.

Il fixait un point au sol sur le côté du perron, et continuait de compter…

- « 12235… 12236… S’il te plaît, aide-moi… 12237… 12238… Aide moi et je te rendrai un service… Ce que tu veux… 12239… 12240… »

Je suivais la direction de son regard pour découvrir le bol rempli de graines que j’avais mis dehors hier en espérant faire venir des oiseaux ;

- « Qu’est-ce que tu comptes ? »

- « 12241… Les grains… 12242… »

- « Tu comptes les grains ? » J’en croyais pas mes oreilles.

- « 12243… Oui. »

- « Mais pourquoi ? »

- « 12244… Je suis obligé… 12245… »

- « Et alors ? »

- « 12246… Alors si je suis encore là quand le soleil va se lever ça va barder pour moi… 12247… Et tant que ce bol sera là je ne pourrais pas bouger… 12248… S’il te plaît, enlève-le. »

Il avait raison, à l’est, par-delà la colline, le ciel s’éclairait.

Qu’est-ce que je risquais ? Je me suis baissé, j’ai ramassé le bol et je l’ai emporté.

Aussitôt, mon curieux visiteur s’est glissé dans la maison m’a demandé s’il y avait une cave… J’ai à peine eu le temps de lui indiquer la porte qu’il l’a ouverte et s’y est engouffré.

Je l’ai retrouvé sous les escaliers.

- « T’aimes vraiment pas la lumière. »

- « Non. » M’a-t-il répondu.

- « Tu viens d’où ? »

- « Oh ! De pas bien loin. »

- « Et qu’est-ce que tu fais là ? »

- « Mon père m’a fichu dehors. »

- « C’est triste un jour de Noël. »

Il a fait une grimace.

- « Noël, ça le met pas en joie. »

- « Pourquoi t’es habillé comme ça ? »

Il a haussé les épaules.

- « C’était la mode la dernière fois que je suis venu. »

- « Ça doit faire une paye alors. »

 - « Tout est relatif. Bon, c’est pas tout ça. Quel service je peux te rendre ? »

J’ai réfléchi une seconde :

- « Je sais… » Et je lui ai expliqué, Maman, le Hell’s Angel qui venait la chercher…

- « Un Hell’s Angel ? » Ça le faisait rigoler. « Et pourquoi elle part avec un gars pareil ? »

- « Ben, je sais pas… Il a une grosse moto. »

- « Et tu veux que… »

J’ai hoché la tête. Il a eu un grand sourire sur sa bouille marrante, un éclat bizarre dans ses yeux, un éclat rouge.

Le soir, vers six heures, j’ai entendu le grondement de la moto devant l’entrée, comme un roulement d’orage mécanique.

Je me suis précipité, la moto était là. Le type aussi, grand, balèze. Il est descendu de son engin pour attendre dans une pause avantageuse.

J’ai à peine eu le temps de regarder que Maman arrivait. Elle avait sorti son costume bikeuse, blouson et jupe courte en cuir, ses cheveux roux attachés en queue de cheval. Elle faisait très jeune. Elle est passée devant moi, s’est penchée, m’a embrassé et m’a dit.

- « À bientôt mon chéri. » Avant d’ouvrir la porte et de se précipiter vers le type à la moto.

Et là, ça a commencé à devenir drôle.

Le type esquissait à peine un sourire conquérant qu’il poussait un cri de surprise alors que des flammes s’élevaient de son pantalon comme si on lui avait allumé un incendie au derrière. Il s’est mis à courir à travers la pelouse pour venir se planter dans la marre aux poissons rouges.

Il avait à peine éteint l’incendie que la moto démarrait en pétaradant avec, sur le siège… un démon tout rouge avec deux petites cornes au front, une longue queue enflammée, des culottes courtes et un béret vissé sur le crâne qui s’est adressé à lui en ces mots d’une voix terrible alors que des flammes sortaient de sa bouche. :

- « Rentre chez toi, Jeff ! Et rentres-y a pieds ! »

Sur ce, la créature me fit un clin d’œil, juste avant que la Harley ne démarre en trombe et ne disparaisse au coin de la rue, poursuivie par le biker au derrière cramé.

Vous me croirez ou pas, mais finalement, Maman est rentrée, elle a passé Noël avec nous… et puis elle est restée là, et on n’a jamais plus reparlé de tout ça.

Mais un jour, je suis tombé sur un livre de contes d’Auvergne, et devinez ce que j’y ai trouvé ? La gravure d’un étrange personnage, Lo Drac… Le fils du diable, un gamin si insupportable, que son père le met parfois à la porte des enfers. Pour s’en protéger, il faut mettre une assiette de grains devant sa porte car il est obligé de les compter, et une fois le jour venu, il disparaît.

Mais moi je sais que le Drac peut parfois être sympa… Le soir de Noël par exemple.

 

 

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